Alors les pharisiens allèrent se consulter sur les moyens de surprendre Jésus par ses propres paroles. Ils envoyèrent auprès de lui leurs disciples avec les hérodiens, qui dirent: Maître, nous savons que tu es vrai, et que tu enseignes la voie de Dieu selon la vérité, sans t’inquiéter de personne, car tu ne regardes pas à l’apparence des hommes. Dis-nous donc ce qu’il t’en semble: est-il permis, ou non, de payer le tribut à César? Jésus, connaissant leur méchanceté, répondit: Pourquoi me tentez-vous, hypocrites? Montrez-moi la monnaie avec laquelle on paie le tribut. Et ils lui présentèrent un denier. Il leur demanda: De qui sont cette effigie et cette inscription? De César, lui répondirent-ils. Alors il leur dit: Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. Étonnés de ce qu’ils entendaient, ils le quittèrent, et s’en allèrent.
Avant ce passage, dans l’évangile de Matthieu, Jésus a contesté ouvertement les positions des pharisiens au moyen de trois paraboles ( celle des deux fils, celle des mauvais vignerons et celle du banquet de noces).
La tension monte et les conflits avec les chefs du peuple et notamment les pharisiens ne cessent de s’accentuer. Ces derniers supportent de moins en moins bien les interventions de Jésus et cherchent donc à l’éliminer d’une manière ou d’une autre.
Ils décident alors de se consulter entre eux pour savoir comment lui tendre un piège et ils vont essayer de lui faire dire une parole dangereuse et compromettante.
Ils font donc alliance avec les hérodiens, qui sont partisans d’Hérode et de la collaboration avec l’occupant romain alors qu’eux même sont plus réservés sur ce sujet.
Les pharisiens (et les autres) qui savent d’avance ce qu’il faut faire ou plutôt ce qu’il faudrait faire, et encore mieux ne pas faire (ne pas payer l’impôt, d’après les pharisiens et les zélotes), ont bien monté leur affaire et leur piège, apparemment sans faille… en essayant d’amener Jésus à faire un choix politique : car payer l’impôt à César, tout comme ne pas payer, était un choix politique. Mais ils dissimulent tout cela avec une recherche de la sympathie, de l’attention et des bonnes grâces de leur interlocuteur, qui est de mise bien souvent lorsqu’il est question de politique. Au fait, vous-mêmes, méfiez-vous bien à chaque fois qu’on vous dira : « Nous savons que tu es franc… ». Le piège n’est pas loin.
Et après des paroles flatteuses pour l’amadouer, ils lui demandent, la bouche en cœur : « Notre Loi permet-elle ou non de payer l’impôt à l’empereur romain ? »
Question toujours délicate que celle des impôts, surtout que cette époque était remarquable déjà elle aussi par sa fiscalité ! (péages, douanes, taxes sur les ventes, sur les successions…) et chaque province payait en plus un tribut à l’empereur. Ce tribut était la marque par excellence, de la soumission à l’occupant romain.
Et donc les Juifs haïssaient ce tribut qu’ils devaient payer. Les rabbins discutaient entre eux pour savoir s’il était permis d’y échapper et les Zélotes, farouches résistants contre l’occupant, le refusaient par devoir religieux.
Bref ! C’était un sujet épineux, pour ne pas dire brûlant !!
Si Jésus dit : « Il faut payer » (ou seulement « Payez ! »), il est discrédité auprès de tous les « bons Juifs » (et même auprès du peuple) qui, certes, paient cet impôt, mais avec une profonde mauvaise conscience.
S’il dit qu’il faut refuser de payer, comme les zélotes , il sera dénoncé illico aux autorités comme zélote et donc comme rebelle ; les autorités ne pardonnent jamais le refus de l’impôt.
Il semble donc impossible d’échapper à ce piège public que, pourtant, Jésus évente tout de suite : « Comédiens ! (meilleure traduction que « hypocrites ») pourquoi me piéger ? » (c’est le verbe traduit souvent par « tenter »).
Et il va retourner le piège contre eux et leur demander :
« Montrez-moi une pièce avec laquelle on paie le tribut »
C’est la phrase-clé de ce récit.
Par cette parole, Jésus donne à comprendre qu’il n’a pas cet argent sur lui
Et sans se méfier, les pharisiens vont sortir la pièce de leur propre poche et montrer qu’en fait, César est déjà chez eux, et qu’eux déjà pactisent avec lui (tout en disant qu’il vaudrait mieux ne pas le faire). Par cette parole, Jésus donne à comprendre qu’il n’a pas cet argent sur lui et de plus que les pharisiens eux l’ont sur eux quoiqu’ils en disent !
Jésus alors accentue leur contradiction en les obligeant à lire l’inscription, très probablement : « Tibère Auguste, fils du divin Auguste », avec au revers « Pontifex Maximus ». Légende ô combien blasphématoire, que pourtant les fidèles parmi les fidèles (les pharisiens) portent sur eux (à côté de versets de la Torah [!] affirmant que « seul YHWH est Dieu, et qu’en dehors de lui il n’en est pas d’autres » .
Or les Juifs avaient horreur des images ( rappelez-vous le commandement : Tu ne te feras point d’images taillées) et encore plus de celle de l’empereur divinisé.
Ainsi donc les pharisiens fidèles parmi les fidèles à la Loi, portent sur eux l’image de l’empereur romain, élevé au rang de dieu, à côté de versets de la Torah, affirmant que seul le Seigneur est Dieu et qu’en dehors de lui, il n’y en a pas d’autres.
Voilà des donneurs de leçon bien inconséquents !!
La réponse de Jésus est devenue célèbre :
« Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu »
Remarquons la terrible ironie de Jésus : il y a ici la plus belle « mise en boîte » de tout le Nouveau Testament, et Jésus était un très redoutable rhéteur.
On notera aussi l’erreur qui consiste à poser de fausses questions, c’est-à-dire des questions dont on a la réponse. Chacun de ceux qui sont là, autour de Jésus, sait bien ce qu’il faut faire ou ne pas faire à propos de ce fameux impôt, en tout cas chacun sait ce qu’il fait.
Ici, la certitude des interlocuteurs (de piéger Jésus) est telle qu’ils ne s’aperçoivent pas de l’évident traquenard que Jésus leur tend à son tour. Là où ils auraient dû répondre : « Mais l’argent de César ? Connais pas ! », ils tendent bêtement (mais c’est sublime) une pièce d’argent que Jésus feint d’ignorer et de ne pas savoir lire son inscription-aveu-d’idolâtrie. Ils nient César et le portent… sur leur cœur ! Rideau ! Tout est dit, démontré. Alors attention à la conclusion de Jésus, elle n’est pas un aphorisme politico-religieux, mais une simple constatation ironique : « Jusqu’ici vous n’avez pas fait de drame ni de dilemme entre Dieu et César. Pourquoi voudriez-vous que moi j’en fasse un ? Je ne réponds pas aux fausses questions ».
Mais une autre interprétation est possible : si ce récit parle d’une place accordée à César et donc de la nécessité de payer le tribut, il lui donne aussi une limite.
L’Église doit respecter César mais elle doit aussi lui rappeler qu’il n’est pas Dieu.
Ce récit a souvent été utilisé pour penser la relation entre l’Église et l’État. Il pose la légitimité de l’État mais lui impose aussi une limite.
L’appel à distinguer la part de Dieu et celle de César est un appel à ce que chacun occupe sa juste place
Est-ce une ébauche de la séparation des pouvoirs ?
Lorsque César se prend pour Dieu (et nous en connaissons des exemple de par le monde), c’est la tyrannie ; et lorsque les représentants de Dieu veulent occuper la place de César , c’est la théocratie. Ces deux dérives n’ont apporté que des malheurs dans l’histoire.
Le problème de César est qu’il est toujours tenté d’étendre son pouvoir jusqu’à occuper la place de Dieu.
Alors à nous de veiller à ce que toute forme de pouvoir ne nous empêche pas de réaliser la volonté de Dieu et en particulier l’amour du prochain.
Cette interprétation centrée sur ce qu’on appelle les deux règnes, semble avoir la faveur de nombreux commentateurs mais tout dépend de ce qu’on veut souligner , de ce qui nous parle le plus : l’art de la répartie et de l’ironie qui est celui de Jésus ou la symétrie des autorités de l’empereur et du Seigneur.
Toujours est-il qu’à la fin du récit, les interlocuteurs de Jésus sont étonnés et s’en vont.
Ils pensaient le mettre en difficulté et ils sont renvoyés à leurs propres contradictions dans leur rapport à César.
Ils voulaient coincer Jésus dans l’alternative : Dieu ou César et il répond Dieu et César , chacun à leur place, chacun à leur juste place.
Alors, qu’est-ce que ce texte nous dit aujourd’hui ?
En répondant à la question, Jésus nous invite à faire la part des choses , mais la question posée par les pharisiens a peu d’importance. Ce qui mérite notre attention, c’est la deuxième partie de la réponse de Jésus :
rendre à Dieu ce qui est à Dieu.
La vraie question est donc de savoir comment rendre à Dieu ce qui est à lui. Comment chacun d’entre nous va-t-il s’y prendre pour rendre à Dieu l’honneur, la gloire et la louange qui lui sont dus ?
Comment faire pour reconnaître les droits de Dieu sur ma vie ?
Comment traduire dans ma vie concrètement cette réalité : je suis aimé de Dieu ?
Rendre à Dieu, c’est la reconnaissance de ses bienfaits, en paroles de prière et en actes de solidarité humaine.
C’est sans doute là la question fondamentale que pose ce texte et non les problèmes de rapport entre César et Dieu, entre la politique et la religion.
Quand Jésus nous dit ce matin, « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » il ne s’inquiète pas de savoir si nous payons nos impôts ou non (bien que cela soit recommandé de le faire). Mais il nous appelle à nous tourner vers celui qui a déjà mis son image en nous et à placer notre confiance en lui. Il nous aime et il nous offre la liberté de croire, loin de toute contrainte, afin que nous puissions répondre volontairement à son appel et que nous puissions apporter à Dieu notre louange et notre amour et le traduire en actes en nous tournant vers notre prochain.
De plus Jésus nous invite à être cohérents, à ne pas jouer les hypocrites.
Ne cherchons pas à paraître parfaits, mais soyons ce que nous sommes : reconnaissons que nous sommes toujours pécheurs, toujours repentants, toujours pardonnés.
Soyons honnêtes et jouons franc-jeu avec Dieu, ce Dieu qui nous aime d’un amour inconditionnel.
Amen.